Je suis auteur de science-fiction mais mon nom ne vous dira rien, je n’ai jamais été publié. Et dire que l’année dernière, je suis passé à côté de la plus merveilleuse opportunité qui m’ait été donnée de devenir enfin célèbre…

C’était au mois de mars. Le temps était maussade et comme à chaque fois que c’est le cas, je n’ai qu’une envie : ne pas sortir de chez moi, ne voir personne, et m’installer confortablement à mon bureau pour tirer de mon ordinateur quelques pages pleines de monstres, de rayons laser et de vaisseaux spatiaux. Au début,c’était comme un rite. Il me fallait la pluie dehors, du café chaud, et du silence. Alors, les idées me venaient en masse, et je pouvais passer parfois des nuits entières à écrire.

Ce soir-là, j’en étais à ma trentième page lorsque, imaginant une sorte d’amulette, je me suis trouvé une grande difficulté à décrire l’objet. Je n’arrivais pas à convenablement me la représenter; il me fallait un modèle dont je puisse m’inspirer.

C’est alors que je me suis souvenu que dans une vieille boîte à bijoux, j’avais gardé une grosse médaille curieusement ciselée que la mère de ma mère lui avait confiée à sa mort et qui, depuis la disparition de cette dernière, m’était revenue. Un objet étrange et plein de mystère qui suivait les descendants de la famille depuis, Dieu seul sait pourquoi, plusieurs générations.

Sans hésiter plus longtemps, j’ai quitté le bureau et gagné ma chambre à l’étage, où je gardais dans un buffet, sous clé, les trésors familiaux. Comme prévu, j’y ai trouvé la boîte, mais en l’ouvrant – vous ne le croirez pas j’en suis sûr – je n’y vis pas l’amulette, pas plus que les autres joyaux qui s’y oxydaient lentement. Au lieu de cela, la cassette avait en son fond, si fond il y avait,une sorte d’épais brouillard qui stagnait, imperturbable, malgré le mouvement que je tentais de lui donner.

Intrigué, j’y ai enfoncé prudemment la main, pensant trouver dessous ce que j’étais venu chercher.

Au premier contact, l’impression ressentie n’était ni franchement agréable ni vraiment désagréable. Après quelques instants, je me suis habitué à sa douceur. Avec prudence, j’ai tenté d’y plonger la main plus profondément, et c’est là que j’ai failli défaillir. J’avais plus de vingt centimètres de mon avant-bras, sans compter les vingt autres de la main, enfouis, je ne sais par quel miracle,dans une sorte de liquide tiède. Pourtant, cela me sembla impossible, la boîte n’avait qu’une épaisseur d’une dizaine de centimètres. Comment mon bras ne passait-il pas au travers ? J’avais beau chercher une explication rationnelle,le mystère était entier.

Durant des années, j’avais tenté tant bien que mal de décrire des univers parallèles, et des « quatrièmes dimensions » en tous genres, sans jamais arriver à des hypothèses plausibles, et ce jour-là, une porte vers un nouveau monde s’était ouverte dans un vieux buffet, au premier étage de ma modeste maison. Chez moi !  Le petit écrivain méconnu ! Comme si quelqu’un ou quelque chose voulait m’offrir une chance de changer de vie et,par toutes les choses que j’aurais pu en dire, m’ouvrir les voies de la célébrité. Il me fallait en savoir plus et au plus vite…

Évidemment, l’étroitesse de l’ouverture de la cassette ne permettait pas d’y plonger la tête pour découvrir « l’autre côté » de mes propres yeux. Cela me sembla une excellente idée que de tenter d’y parvenir à l’aide d’une longue-vue télescopique qui vieillissait parmi les casseroles de cuivre et les assiettes d’étain qui constituaient le plus gros du trésor familial. Lorsque j’étais enfant, mon grand-père se servait de cette longue-vue pour observer les cigognes lorsqu’elles passaient lors des migrations. Je l’ai déployée sur toute sa longueur et je l’ai enfouie avec détermination à travers la brume. Me préparant à la plus étonnante des visions futuristes, j’ai collé l’œil à l’extrémité de la longue-vue mais je n’ai perçu que du noir, le néant absolu,rien, je n’ai rien pu voir.

J’ai tenté par la suite une bonne centaine d’expériences diverses, y compris des prélèvements du liquide qui m’avait semblé étrange et qui en fait, s’est révélé n’être que de l’eau de mer. Oui, de l’eau de mer, semblable à celle de tous les océans de la Terre. Je n’arrivais pas à admettre que cette boîte refuse de me livrer ses secrets et plus le temps passait, et plus je sentais la gloire me filer entre les doigts, jusqu’au jour où, excédé par son refus de «collaboration », je l’ai fracassée contre le mur de ma chambre.

Sans surprise, je l’ai vue voler en éclats, mais là où j’ai eu du mal à suivre les éventements, c’est lorsque parmi les débris j’ai retrouvé le pendentif de ma mère et les autres bijoux qui s’étaient volatilisés.

Grâce à cette découverte, bien maigre à côté de ce que j’aurais pu trouver si j’avais eu plus de patience, j’ai pu reprendre la rédaction de mon roman qui depuis l’année passée, depuis les inoubliables et toujours étranges événements du mois de mars 2016, n’a guère progressé en quantité et en qualité.

Je sais que cette histoire est vraiment difficile à croire, et pourtant c’est bien ce qui s’est passé. Je sais aussi que si je la raconte, bien peu prêteront l’oreille à de telles invraisemblances, à moins peut-être que je n’intitule ce texte « Pas mal imaginé ! » ou « Histoire inventée », mais ce serait mentir.